« 12 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 87-88], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8666, page consultée le 09 mai 2026.
Bruxelles, 12 février 1852, jeudi après-midi, 3 h. ½
J’ai fait ce que tu as voulu mon Victor, je suis sortie. Mais mon obéissance ne me
porte pas bonheur car je reviens plus oppressée et plus triste après ma promenade
qu’avant de l’avoir commencée.
J’ai rencontré Dumas et Mlle Constance qui allaienta chez toi. Je les ai enviés d’avoir
cette liberté de te voir quand bon leur semble. Il n’y a que moi au monde à qui cette
faveur soit interdite. Les curieux, les indifférentsb, les désœuvrés ont le droit de te voir tous les jours. Moi
dont tu es plus que la vie je suis exclue de ce droit commun. Autrefois tu n’aurais
pas souffert cette injustice et tu ne t’en saurais pas rendu complice. Maintenant
tu
ne t’aperçois même pas de ce qu’il y a de cruel et d’inique dans cette espèce de
reniement de ma personne. Tu ne t’aperçois pas que tu ménages ton amour-propre aux
dépensc de mon pauvre cœur. Je
te pardonne mais c’est bien douloureux. Non, je ne veux plus sortir, je ne sortirai
plus seule. Je le jure devant Dieu. Je ne veux pas me prêter à cette mauvaise action
d’un homme qui renie une femme. Je veux te laisser toute cette odieuse responsabilité.
Tu en feras ce que tu voudras.
Je suis passée sur ta place tantôt. La boutiquière
était à son poste et les beauxd fils
aussi. J’espérais te voir à la fenêtre mais tu étais occupé au fond de la chambre
ou
sorti. Enfin, je ne t’ai pas vu. Cela m’aurait pourtant fait grand bien. Mais ce n’est
pas ta faute si je mets tout mon bonheur sur une chance aussi impossible.
Juliette
a « allait ».
b « indifférens ».
c « au dépend ».
d « beau ».
« 12 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 89-90], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8666, page consultée le 09 mai 2026.
Bruxelles, 12 février 1852, jeudi après-midi, 4 h.
Encore une méchante lettre, mon pauvre Victor, encore des amertumes injustes, encore des récriminations absurdes tout cela pour avoir voulu faire une chose à contrecœur Je t’assure, mon bien-aimé, que mes promenades, loin de m’être salutaires, suffiraient pour me donner une maladie de cœur si je ne l’avais pas. Ainsi si tu tiens à ce que je vive c’est-à-dire à ce que je t’aime un peu plus longtemps sur cette terre n’insiste pas pour que je les fasse. Quand je pense pour qui et pourquoi tu m’infliges une pareille torture il m’est impossible de croire que tu m’aimes. Je dis plus, il m’est impossible de penser que ta sensibilité et ta pitié pour moi ne soient pas tout à fait blasées puisque tu ne sens pas le mal que tu me fais. Certes je ne me suis jamais imposée à toi au point de vue du respect humain. Je me rends la justice que je n’ai jamais rien exigé de toi qui pût nuire à ton repos, à tes intérêts et à ta gloire. Il n’y a donc pas de raison pour que je commence maintenant. Mais quand je vois ces rues désertes, ce parc solitaire, je me demande à qui et pourquoi tu fais le sacrifice de ma santé et de mon bonheur, et je ne le trouve pas. Il faut que le motif qui te pousse à cette inutile cruauté soit bien petit ou bien honteux puisqu’il se cache à ma tendre sollicitude. Enfin, quel qu’il soit, il existe et je le respecte à la condition qu’il respectera à son tour ma répugnance invincible à me soumettre à cette espèce de flétrissure imméritée. Si tu pouvais voir ce que je souffre, mon pauvre Victor, loin de me forcer à sortir sans toi tu me demanderais à genoux de n’en rien faire ne fût-ce que pour t’épargner aux yeux du bon Dieu la responsabilité de ma mort dont ces crises avancent le terme.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
